LETTRE OUVERTE
Saint Etienne du Rouvray le 17 décembre 2009
Objet : Projet de construction d’une unité pour malades difficiles
Monsieur le Maire,
En échange de la cession de terrains à la municipalité, vous avez accepté la construction d’une Unité pour Malades Difficiles (UMD) sur le territoire de la commune.
Les organisations signataires de cette lettre ouverte sont venues vous dire, à l’occasion de la tenue de ce conseil municipal, leur ferme opposition à la construction de cette UMD au sein de l’hôpital psychiatrique du Rouvray.
Nous la refusons au nom de deux raisons fondamentales.
Premièrement, parce que nous sommes opposés à une conception sécuritaire de la psychiatrie :
En donnant votre autorisation à la construction de l’UMD, vous apportez votre caution à la politique sécuritaire et répressive voulue par N. Sarkozy, en psychiatrie comme dans d’autres domaines.
Le plan de « sécurisation » des établissements psychiatriques du chef de l’Etat, attribue une manne de 70 millions d’€ pour le renforcement de l’enfermement, au moment même où les moyens de soigner disparaissent les uns après les autres. 40 millions d’€ sont attribués pour construire 4 nouvelles UMD faisant ainsi passer leur nombre de 5 à 9. Même si des équipes de soins spécialisés y travaillent, les UMD sont de véritables « bunkers » ultra sécurisés, entourés de hauts murs, sous surveillance constante afin d’éviter toute « évasion ». On n’y entre et on n’en sort qu’après avis d’une commission « d’experts »
10 millions d’€ sont attribués au Centre Hospitalier du Rouvray pour l’UMD (soit l’équivalent de 250 postes sur une année !) Or vous avez été alerté par les élus, les organisations syndicales, depuis des années du manque de personnel dramatique dont souffre le Centre Hospitalier du Rouvray et de ses conséquences. Les structures de soins, hors de l’hôpital qui permettent la prévention, le soin, le suivi des patients ferment ou sont regroupées faute de personnel. Pour les mêmes raisons, les services d’hospitalisation sont débordés (lits dans les couloirs ou les bureaux, travail en permanence dans l’urgence…)
Avant de répondre favorablement à une demande régressive en terme de respect des droits et des libertés des malades, ne vaudrait-il pas mieux se poser la question d’agir autrement en amont ? Cela est vrai pour la psychiatrie, comme pour la politique à l’égard des mineurs, où la prévention est remplacée par la création de Centres éducatifs fermés et d’établissements pénitentiaires pour mineurs.
La seule réponse au mal être de la société devient, pour ce pouvoir, l’élimination sociale de toute personne qui « dérange » l’ordre social ou porte atteinte à l’ordre public. Caméras, fichiers, mise sous surveillance des populations et personnes « à risque » organisent la stigmatisation, le contrôle et l’enfermement des nouvelles « classes dangereuses ». Le maire devrait se transformer en shérif dans le cadre des politiques de « prévention de la délinquance ».
Plutôt que de parler de « malades difficiles », mieux vaudrait sans doute parler de monde difficile à vivre pour les plus vulnérables, et de soins difficiles à donner par une psychiatrie qui n’en a pas les moyens. Antonin Arthaud, poète qui fut interné à l’hôpital de Sotteville, écrivait déjà : « Un aliéné, c’est aussi un homme que la société n’a pas voulu entendre et qu’elle a empêché d’émettre d’insupportables vérités ».
Deuxièmement, parce que nous refusons la politique de la peur que mène le président Sarkozy :
Vivre ensemble, dans la cité, avec d’autres hommes et femmes qui manifestent leur mal être par des comportement étranges, déconcertants, perturbants ne va pas de soi. C’était tout à votre honneur d’avoir ouvert ce débat, lors du colloque organisé le 25 Octobre 2007 à la Salle Festive, sur Lucien Bonnafé. Vous aviez alors rappelé votre engagement à développer les relations entre élus, professionnels de la psychiatrie, travailleurs sociaux pour promouvoir une politique de santé mentale à l’opposé d’une politique d’enfermement.
Pendant un demi-siècle, mettant en œuvre cette politique d’ouverture de la psychiatrie, dont L. Bonnafé fut le promoteur infatigable, les équipes de psychiatrie de secteur ont commencé à changer l’image du « malade mental » dans la société.
Aujourd’hui, N. Sarkozy tente à l’occasion de faits divers, rares, mais très médiatisés de ressusciter la peur du « fou dangereux » menaçant la population, et qu’il faut d’abord enfermer. La sortie sans autorisation de patients hospitalisés sous contrainte, se transforme en chasse au « schizophrène dangereux » suivie heure par heure, par des médias en quête de sensationnel. Rappelons une nouvelle fois qu’il n’y a pas davantage d’actes criminels commis par des personnes souffrant de troubles psychiatriques que par le reste de la population. Mais qu’à l’inverse ces personnes sont très souvent des victimes….
Comme le disait en 1982, le ministre de la santé, Jack Ralite dans un discours prononcé à Sotteville « l’image sociale de la folie et de l’étrangeté pèse également sur le champ de la psychiatrie : tout ce qui est ségrégatif, tout ce qui favorise les mesures d‘exceptions à l’égard des malades mentaux renforce le caractère inquiétant et mystique de cette image ».
La création de l’UMD ne peut que renforcer les craintes à l’égard de toute personne ayant des troubles psychiques. La population stéphanaise est habituée à vivre avec un hôpital largement ouvert, sans que cela ne pose de graves problèmes. La création de l’UMD, lieu ultra-sécurisé, ne pourra que renforcer les craintes concernant la dangerosité de tous les « malades mentaux ».
C’est parce que nous refusons cette régression que nous vous demandons de ne pas autoriser la création de l’UMD sur le territoire de la commune.
Nous pensons que l’acquisition d’un terrain par la commune, en échange du renoncement aux valeurs démocratiques auquel, nous n’en doutons pas, vous êtes attaché, est un mauvais choix, et que, dans tous les cas, cela nécessite un débat public et contradictoire au conseil municipal et parmi les citoyens.
Il n’est pas trop tard pour modifier votre décision, puisqu’à l’heure actuelle la transaction sur les terrains n’est pas effectuée.
Nous voulons compter sur vous et votre conseil municipal, pour que les politiques de la peur et de l’exclusion ne l’emportent pas !
Recevez, Monsieur le Maire, l’expression de nos salutations citoyennes.
Signataires : Collectif pour la Défense des Libertés Fondamentales (CDLF) : Alternative Libertaire, les Alternatifs, ATTAC Rouen, CREAL 76, Emancipation, Fédération pour une Alternative Sociale et Écologique 76, FSU 76, Gauche Unitaire, LDH, NPA, UL-CGT 76, Union Syndicale Solidaires, SUD-Education, SUD-Santé-Sociaux, les Verts.
Ainsi que : CGT-CHSR, Droits de Cité 100% à Gauche, Sotteville à gauche vraiment.